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L’Alimentation connectée

Imaginé comme un « laboratoire sociétal », le MeatLab Charal est un espace de dialogue où sont débattues les thématiques qui interrogent les consommateurs français autour de l’alimentation. Après deux premières tables rondes sur le flexitarisme puis sur le rapport entre genre et alimentation, la troisième édition de la MeatLab Charal qui s’est tenue le 17 octobre 2019 au sein de l’incubateur Station F s’est penchée sur le lien entre digital et alimentation. Nos modes de vie connectés influencent-ils notre manière de manger ? Quel impact les réseaux sociaux ont-ils sur le contenu de notre assiette ?

 

L’alimentation connectée, ce qu’il faut retenir :

  • Les applications de décryptage alimentaire se multiplient, tout comme l’intérêt du grand public pour l’utilisation de ce type d’outils: 1 français sur 2 connaît aujourd’hui au moins une application alimentaire et 1 sur 4 en est utilisateur.
  • Les réseaux sociaux influencent nos comportements à travers la notion de communauté.
  • Le consommateur connecté est informé mais il n’est pas averti : il doit savoir multiplier ses sources d’informations nutritionnelles et savoir faire le tri.
  • Les nouvelles technologies ne viennent pas en contradiction avec la notion de plaisir.

 

Yuka, Kwalito, Foodvisor… Des applications alimentaires pour mieux manger ?

L’étude menée par l’IFOP pour le MeatLab Charal vise à mesurer la notoriété des applications alimentaires et à cerner l’impact de leur utilisation sur les habitudes d’achat. Voir l’étude complète.

Les résultats de l’étude montrent que ces applications ont actuellement le vent en poupe puisque 1 Français sur 4 utilise une application alimentaire. Une renommée récente puisque 76 % des utilisateurs l’utilisent depuis moins d’un an. Ces nouveaux outils d’aides à l’achat séduisent en majorité les populations urbaines, les familles et les catégories sociales professionnelles supérieures.

C’est la composition des produits qui est le critère d’évaluation le plus important : présence d’additifs, quantité de sucre, de sel, de graisse, de certains ingrédients (comme l’huile de palme, le gluten). Des critères en lien avec la santé donc, tandis que l’origine, la traçabilité du produit ou la présence de label (bio…) passent au second plan.

On observe également un impact réel des applications sur les habitudes d’achat de produits alimentaires puisque plus de 1/3 des utilisateurs changent de marque si le résultat n’est pas conforme. C’est pour les produits veggie que la sanction est la plus importante (51 % des utilisateurs vont changer de marque).

Parallèlement, ce sont aussi les produits transformés qui sont le plus impactés quant au comportement d’achat si le résultat n’est pas conforme aux attentes des consommateurs, alors que pour les produits bruts les utilisateurs vont être plus nombreux à continuer à les acheter.

Clément Chevrette, directeur de Smart Food Paris (Paris&Co), apporte un éclairage technologique en rappelant la largeur de l’offre d’applications servicielles alimentaires qui guident les consommateurs dans leur processus d’achat. De bons outils d’aide à la décision mais qui ne sont pas parfaits, car aucune de ces applications ne prend en compte tous les indicateurs et critères des produits (nutrition, impact environnemental, origine, etc.), ni la quantité à consommer ou réellement consommée.

« Aujourd’hui, aucune de ces applications ne prend en compte tous les critères mais peut-être allons-nous observer un phénomène de concentration vers la start-up qui permettra de tout faire ! » Clément Chevrette, directeur Smart Food Paris (Paris&Co)

 

Vers une alimentation toujours plus connectée

Les technologies d’objets connectés en lien avec la consommation alimentaire en sont encore au stade du balbutiement mais n’ont pas fini de modifier notre façon de manger. Poêle intelligente, balance connectée, les possibilités sont infinies et viennent compléter d’autres tendances, comme l’alimentation personnalisée (avec l’exemple de plates-formes web offrant des programmes personnalisés de prise de vitamines). Toutes ces innovations apportent un regard strictement nutritionnel qui est en rupture avec le modèle alimentaire traditionnel français, basé sur le plaisir et le partage des repas.

Réseaux sociaux : mangeons-nous sous influence ?

Quand on pense digitalisation, on pense évidemment au boom des applications mais également aux réseaux sociaux, qui tiennent une place prépondérante dans nos vies modernes, à tel point qu’il est légitime de nous demander si cet écosystème numérique joue un rôle dans notre alimentation. En effet, l’alimentation est une tendance incontournable sur les réseaux sociaux : sur Instagram, le #food représente plus de 360 millions de posts et, sur Facebook, ce sont plus de 1 milliard d’interactions par mois. Pour Catherine Lejealle, docteur en sociologie et chercheur à l’ISC Paris, « que ce soit en food ou pour toute autre pratique, les réseaux sociaux impactent nos comportements ».

Le digital a un pouvoir de prescription réel, les internautes ont confiance en l’avis des influenceurs, bien plus que dans une publicité pour une marque. Ils ne se posent pas la question de la crédibilité de la source. Les réseaux sociaux sont aussi le lieu de la construction identitaire, les internautes adhèrent à des communautés et se regroupent autour d’affinités comportementales et alimentaires. Ils se définissent ainsi par l’appartenance à ces communautés.

Pour éviter tout déséquilibre alimentaire et perte de confiance en soi, il est important de garder en mémoire qu’au sein de ces univers digitalisés, il existe une distorsion réelle entre la vraie vie et ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux. Les adolescents constituent une population fragile et vulnérable face aux réseaux sociaux. Sensibles à ce qui se dit sur le web, ils ne jurent que par certains profils d’influenceurs et peuvent à la longue développer des carences en imitant des comportements alimentaires extrêmes.

 

Quel équilibre alimentaire dans une société hyperconnectée ?

Selon Ysabelle Levasseur, diététicienne-nutritionniste, le mangeur connecté est informé mais il reste encore en phase d’apprentissage dans le décryptage des produits : « Toutes ces applications ne prennent pas en compte tous les critères, comme la quantité à consommer ou réellement mangée, on parle uniquement d’un plat/d’un aliment ou d’un ingrédient. Or, c’est bien plus complexe et toutes ces notions doivent se gérer dans un équilibre journalier. »

« Le consommateur est informé mais pas encore averti. Il doit faire face à beaucoup d’informations (applications, réseaux sociaux, messages de santé publique) et au fait que les applications ne se parlent pas entre elles. C’est un des principaux défauts que je vois dans ces applications : elles oublient l’aspect santé. L’individu est complètement perdu. » Ysabelle Levasseur, diététicienne-nutritionniste

De plus, les informations dont le consommateur dispose sur les réseaux sociaux sont celles de la communauté qu’il a choisie, qui va donner des conseils sans légitimité. Ils vont être pris pour argent comptant par les populations sensibles, qui n’auront pas l’éducation pour prendre du recul. Certaines catégories d’aliments peuvent être évincées, et cela pose un problème côté santé. Il n’est pas recommandé de supprimer des catégories entières d’aliments, sous peine de créer des déséquilibres, voire des carences. Le consommateur doit multiplier ses sources d’informations nutritionnelles et ne pas se limiter à une seule communauté, afin de prendre conscience du fait qu’il faut manger de tout raisonnablement et en pleine conscience.

Néanmoins, les applications ont du bon car elles ont rendu le patient ou le consommateur plus acteurs de ce qu’ils mangent.

« Ces outils pointent du doigt les sujets et permettent de se poser les questions sur ce que l’on a dans l’assiette, et de prendre conscience que ce que l’on mange peut avoir un impact sur sa santé et la planète. On observe un cercle vertueux avec des applications qui incitent les marques à modifier leurs recettes afin de répondre au mieux aux attentes des consommateurs. »

 

Le plaisir au centre de l’assiette

Malgré l’omniprésence des nouvelles technologies et les éventuelles répercussions négatives que cela peut engendrer pour notre alimentation, Catherine Lejealle reste optimiste et insiste sur la notion de plaisir, qui reste centrale dans notre manière de manger. Certains utilisateurs d’applications prennent plaisir dans la gamification, en s’amusant par exemple avec des recettes en réalité virtuelle ou augmentée. D’autres misent sur les applications de livraison à domicile, qui leur apportent une diversification de repas et parfois même une découverte de nouvelles cultures culinaires. Désormais, chacun peut se faire plaisir avec le plat qui lui plaît. Il est également possible d’allier plaisir de bien manger et militantisme écologique, comme avec les applications qui permettent de partager un repas ou d’éviter le gaspillage alimentaire.

 

La digitalisation de nos sociétés pose un paradoxe de taille : nous n’avons jamais été autant connectés et pourtant nous nous déconnectons de plus en plus de notre alimentation. Face au flux d’informations qui nous provient du web, les consommateurs s’identifient à des communautés dont ils reprennent les codes et adoptent des comportements alimentaires pouvant allant jusqu’à des situations extrêmes et négatives pour leur santé. L’influence des réseaux sociaux et des applications n’est pas anodine, et ne doit pas empêcher l’individu de multiplier ses sources d’information et de se forger son propre avis concernant le contenu de son assiette.

Le compte rendu intégral est disponible ICI.